Ténias, raptors & digital natives

Refus sur refus. Personne ne m’engage. Je suis un digital native. Les RH nous haïssent. On réfléchit trop vite. On télécharge trop vite. On travaille trop vite. Ces sbires ont des consignes. Là haut, ils préfèrent une économie ralentie, qui se morfond. Nous, on veut que le monde plonge. Plus on agira rapidement, plus le système entier succombera. Je veux aplatir sa 3d isométrique malade, faire correspondre mes talents et hacker le Pôle Emploi, me créer une identité fictive, passer pour un handicapé du travail et boucler le mois avec les allocations sociales qui en découlent. En gros, une synthèse mise à profit in real life d’un jeu massivement multi-joueurs. J’ai commencé la triche à quatre ans au Monopoly en ligne. Il n’y a pas de mauvais procédés pour éradiquer cette fourberie sociétale. Qu’ils morflent comme je chie à dénicher un poste dans une entreprise. Je n’en ai même pas l’envie. Bien plus la nécessité. Je ne peux pas me passer de connexions 3G, ni de Wifi. J’ai des phases de manque. Faut que je recharge mes abonnements. Ça me lourde de faire le nomade et de migrer de points connectables à un autre chaque fois qu’un rapiat sécurise son réseau. Mes cellules sont nées avec le téléphone cellulaire à côté du landau. J’ai été bercé par les ondes. Je n’ai jamais eu besoin d’être rassuré. La toile est soyeuse, regorge de mères virtuelles sur les forums. Mes pères, eux, sont créateurs de jeux vidéos indie, de puzzles casses-têtes labyrinthiques, de générateurs de numéros de cartes VISA. On est le futur. On n’a pas eu besoin de se ruiner en achetant les vingt-trois tomes de l’Encyclopédie Universalis. En deux clics, on accède à un singulier résumé de ce qu’est la civilisation : de la connerie, de la daube totale. L’insurrection est proche car, nous, les natifs numériques, on a toujours vécu dans un cocon libre. Nos maisons sont clôturées, fermées à clé, l’Europe est une frontière polygonale biaisée, l’Occident une immense prison sectaire mais, à l’intérieur, en nous, on est affranchis. Des papillons reptiles au sang froid, à l’impulsivité enragée. On va éclore et pondre des œufs, répandre nos virus dans ces générations qui nous suivent. On est véloces et malins comme des raptors, intrusifs comme des ténias. Merci d’être nos hôtes. Il n’y a aucun remède, pas de recettes de grands-mères. Vous êtes notre nourriture.

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